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Santé numérique : Quelles sont les perspectives des investisseurs en matière d’e-santé ? Quels sont les freins à anticipe afin de réussir son investissement ?

par Alexandre Regniault, Avocat, associé en charge du secteur Santé & Sciences de la vie,
et Sancie Vian, International Marketing Business Development,
Santé & Sciences de la vie / Technologie, Media, Télécoms,
Simmons & Simmons LLP

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Dès 2015, IBM lançait un partenariat avec Apple, Medtronic et Johnson & Johnson pour transmettre les données médicales collectées par l’Apple Watch aux médecins ou assureurs et créer ainsi des traitements personnalisés pour les patients diabétiques. Début 2019, l’allemand Merck signait un accord de collaboration stratégique avec le géant Tencent, autour des services numériques de soins de santé et de l’intelligence artificielle. Encore plus récemment, en juin 2019, Sanofi annonçait une nouvelle collaboration avec le géant du numérique Google sous la forme d’un « laboratoire virtuel » d’innovation destiné à développer de futurs médicaments et services.
Depuis plusieurs années, cette convergence entre numérique et secteur de la santé s’est régulièrement étendue, révélant une tendance solide, générant de nouvelles opportunités pour l’ensemble des parties prenantes – patients, entreprises, investisseurs et institutionnels et bousculant au passage les acteurs traditionnels. L’industrie pharmaceutique semble aujourd’hui condamnée à révolutionner son business model et à effectuer son virage numérique, sous peine de se voir très vite dépassée, selon le principe be disruptor or be disrupted. « Il n’y a pas de retour en arrière en matière de technologie numérique. Elle est en route, que vous en fassiez partie ou non. Nous en avons déjà vu les effets dans d’autres secteurs et nous savons ce qui arrive à ceux qui n’y sont pas préparés. » nous indiquait Salah Mostafa, Directeur juridique de Novartis MENA.
En janvier 2019, le cabinet d’avocats Simmons & Simmons révélait les résultats d’une étude, réalisée auprès de 440 décideurs et investisseurs à travers le monde, pour comprendre comment les technologies numériques appliquées au secteur de la santé façonneront les partenariats futurs et guideront les investissements. Quelles sont les perspectives des investisseurs en matière d’e-santé ? Quels sont les freins à anticiper afin de réussir son investissement ?

L’optimisme raisonné des investisseurs en santé numérique
Parmi nos répondants, 67% indiquent que l’e-santé transformera de manière significative les soins délivrés aux patients : selon 62% d’entre eux, elle permettra de réduire les coûts au sein de leur organisation. Les résultats de la numérisation des activités dans l’industrie pharmaceutique sont déjà tangibles. Par exemple, dans son dernier rapport annuel, Novartis en Chine déclarait avoir pu réduire le coût de son traitement pour l’insuffisance cardiaque Entresto, de près de 25% grâce à des nouvelles approches technologiques appliquées à leur usine en Chine1. 64% des répondants indiquent également que l’e-santé constitue une priorité stratégique pour leur entreprise (contre 51% pour les investisseurs) et 63% d’entre eux comptent augmenter leur investissement dans ce domaine au cours des trois prochaines années (contre 41% pour les investisseurs). Même si les résultats sont encourageants pour l’avenir de la e-santé, les investisseurs sont bien plus prudents que les autres répondants des industries santé et tech. « La santé numérique commence à se diffuser en dehors du cycle de hype. Le marché se développe et des succès se multiplient avec preuves à l’appui. » nous indiquait un investisseur dans le cadre de notre étude.

Comment saisir les opportunités en e-santé ?
Pour 83% de notre panel, les collaborations (partenariats, joint-venture, alliance) permettront de débloquer le potentiel des opportunités en santé numérique, et presque autant de répondants décrivent les fusions-acquisitions (78%) et les prises de participation (79%) dans le domaine, comme des éléments centraux de leur stratégie.
La santé numérique évoluant vite, il est facile de se noyer sous les opportunités qu’offrent les dernières technologies. Si actuellement les investisseurs misent sur les technologies liées à « l’internet des objets » et la robotique, d’après notre étude, ils se focaliseront plus particulièrement sur l’intelligence artificielle et le machine learning d’ici trois ans. L’intelligence augmentée est d’ailleurs le pari qu’a fait Guerbet, leader dans l’imagerie médicale et les agents de contraste, en nouant un accord stratégique avec IBM Watson Health en juillet 20182. Les deux partenaires ont pour objectif pour développer et commercialiser une solution logicielle d'aide au diagnostic et au suivi du cancer du foie.
A noter que, pour les investisseurs, les technologies blockchain seraient un second choix d’investissement. Ceux que nous avons interrogés privilégient des technologies de pointe qui ont un débouché direct sur le marché. Selon eux, les utilisations de la technologie pourraient servir principalement à la meilleure gestion des dossiers médicaux (34%), au suivi médical à distance (32%) et à l’amélioration des process en back-office (30%).
Un investissement en santé numérique ne se fait pas uniquement dans une technologie mais également dans l’ensemble des éléments qui feront le succès ou l’échec d’une collaboration, et plus particulièrement les ressources humaines. Nos répondants l’ont bien compris puisque 70% d’entre eux déclarent qu’il leur faudra passer par le recrutement d’experts digitaux pour mener à bien leur projet, et 65% qu’il faudra développer les capacités de l’organisation en interne au préalable.

Réussir son investissement en minimisant les risques
Pour réussir son investissement en santé numérique, il faut commencer par en minimiser les risques. Il est essentiel d’identifier et traiter les problèmes qui pourraient empêcher ou freiner la collaboration. Actuellement, seulement 11% des propositions de collaboration ou d'investissement en santé numérique intègrent un processus de due diligence et seules 4% seraient mises en œuvre. Un tiers de ces projets atteindraient finalement leurs objectifs. Notre étude a permis d’identifier un certain nombre de freins à la collaboration :
Manque de préparation
Beaucoup d’organisations rentrent en négociations sans avoir une vision claire de leurs propres objectifs. Près d’un quart des répondants nous ont indiqué que le plus grand défi auquel ils faisaient face lors de la phase de due diligence était de savoir quelle technologie ils souhaitent utiliser.
Obtenir des données de qualité de la part de l’ensemble des parties prenantes est également un enjeu de taille – cet élément étant cité en deuxième par 22% de nos répondants sur les défis rencontrés. Sur ce point, il est important de rappeler que les différents acteurs ont des besoins spécifiques en matière de données de santé : la question de l’interopérabilité des données doit être au cœur de la discussion en amont de tout projet.
Mode de pensée cloisonné
Les meilleures collaborations en e-santé sont celles qui répondent directement aux besoins des patients grâce à une technologie d’avant-garde. Le manque d’échanges intersectoriels peut empêcher de nombreuses entreprises d’atteindre leurs objectifs. Les entreprises tech, qui préfèrent pourtant s’associer avec d’autres entreprises tech d’après notre étude, risquent de développer des produits qui ne répondent pas aux attentes des patients et aux exigences juridiques d’un secteur de la santé extrêmement réglementé. Quant aux entreprises de dispositifs médicaux ou aux laboratoires pharmaceutiques, ils auront nécessairement besoin d’un partenaire digital pour implémenter des solutions e-santé complexes.
Exigences réglementaires & propriété intellectuelle
Le respect des obligations réglementaires et du cadre juridique est essentiel à la création de collaborations adaptées et à l’acquisition d’un avantage concurrentiel. Contourner les obligations réglementaires et éviter les interactions avec les régulateurs, délibérément ou par inadvertance, n’est pas viable sur le long terme.
Par ailleurs, comprendre les technologies impliquées, les droits de propriété intellectuelle disponibles et répartir ces droits et responsabilités entre les parties font partie des clés du succès. Ceux qui laissent de côté la question de la propriété intellectuelle s’exposent à un risque de litige et à une perte de valeur de leur projet. La question de la propriété intellectuelle est le troisième défi cité par 22% des personnes interrogées dans le cadre d’un projet e-santé.
Responsabilité du fait des produits
Les problèmes surviennent souvent parce que la gestion du risque de responsabilité du fait des produits n’est envisagée qu'à la fin des négociations, voire quand il est déjà trop tard. Les parties prenantes doivent essayer d’anticiper les difficultés que pourrait engendrer leur innovation et vérifier que les contrats définissent clairement les responsabilités de chacun en matière d’assurance et ce qui est réellement couvert. Les risques de poursuites peuvent avoir un impact financier considérable et affecter durablement la réputation des entreprises impliquées.
Sécurité des données
Les failles de cybersécurité et l’évolution récente des réglementations en matière de données personnelles (RGPD) ont mis sur le devant de la scène le sujet de protection des données. Cependant, de nombreuses organisations n’ont toujours pas mis en place un système de contrôle adéquat pour la gestion de leur base de données. Notre étude montre que 68% des organisations luttent pour trouver des partenaires ayant un cadre de protection des données acceptable.
Incertitude d’accès au marché
Les entreprises sous-estiment parfois les étapes à franchir avant l’accès sur le marché de leurs nouveaux produits ou services en santé. Des difficultés peuvent être rencontrées avec l’évolution rapide de la réglementation qui demande parfois une nouvelle adaptation du produit ou service. Les parties prenantes ne réalisent pas toujours que leur produit ou service entre dans la classification des dispositifs médicaux, soumis à des exigences réglementaires plus strictes et qui diffèrent en fonction des pays. 
Culture
Les entreprises tech et de santé ont des différences intrinsèques : elles n’ont pas la même relation au temps, ni le même business model. Les entreprises tech développent leurs produits à court ou moyen terme tandis que les laboratoires par exemple développent des molécules sur un temps très long (parfois plus de dix ans). Travailler ensemble doit être une véritable volonté commune, celle de dépasser les incompréhensions et les frustrations inhérentes aux différences de culture d’entreprise. 56% des répondants à l’étude ont déclaré que ces différences culturelles peuvent freiner durablement un projet e-santé ou au contraire faire le succès de la collaboration.
Télémédecine, diagnostics à distance, amélioration de la pertinence des soins, maîtrise des coûts…Les technologies ont vocation à révolutionner profondément le secteur santé. Bien que prudents, les investisseurs sont conscients de l’opportunité unique que représente aujourd’hui cette transformation numérique. Ils affichent un optimisme raisonné et sont prêts à investir dans de nouveaux projets et collaborations. Préparation, respect des obligations réglementaires ou encore échanges intersectoriels seront autant de défis à prendre en compte pour qu’ils fassent de leur investissement un véritable succès.

Retrouvez l’intégralité des résultats de notre étude sur notre site internet :
http://www.elexica.com/fr-fr/legal-topics/life-sciences-regulatory/digital-fusion 


1 https://www.novartis.com/sites/www.novartis.com/files/novartis-annual-review-2018-en.pdf
2 http://www.guerbet.com/our-group/news/2018/news/article2/guerbet-and-2.html
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