Fusions & Acquisitions, La première revue des raprochements d'entreprises

DOSSIERS

Fusions et Acquisitions dans le secteur des utilities en 2017

par Timothée Laurent,
Directeur du département Energie & Industries de Process, A.T. Kearney



 

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2016 fut ainsi une année record pour les Fusions – Acquisitions dans le secteur des Utilities, avec une valeur cumulée de transactions atteignant 329 milliards de dollars (figure 1). Cette tendance s’accélère en 2017, année qui devrait établir un nouveau record. Ce flux de transactions est le reflet d’un secteur en profonde mutation et où les investisseurs jouent un rôle de plus en plus important dans sa reconfiguration. Plusieurs tendances régionales se dessinent.


En Europe, le modèle intégré des grandes Utilities, sous pression politique et réglementaire, est mis à mal. Les grands acteurs voient leur capitalisation atteindre des niveaux historiquement bas et revisitent leur portefeuille d’activités au profit d’investisseurs financiers de plus en plus présents. Sur un marché marqué par la volatilité monétaire et les instabilités, les Utilities apparaissent comme d’intéressantes opportunités d’investissement. Les investisseurs financiers sont ainsi de plus en plus attentifs aux opportunités de plus-values offertes dans ce secteur et se tiennent à l’affut des cessions d’actifs réalisées par les acteurs historiques pour créer de la valeur. (figure 2)



A l’inverse avec le rebond des capitalisations sur le marché américain, les Etats-Unis connaissent un impressionnant regain de fusions et de consolidations au sein du secteur avec quelques méga-fusions comme le rachat de Oncor Electric Delivery par NextEra Energy ou d’importantes transactions dans les infrastructures de pipeline. Enfin, en Asie, le flux de transactions est haussier, caractérisée par une internationalisation des acteurs industriels et financiers sur la scène régionale.
Sept principaux facteurs expliquent les dynamiques d’achat / revente du secteur des Utilities (figure 3).



1. Un démembrement des actifs lié à une baisse des synergies au sein du modèle intégré traditionnel
Pour les leaders du marché, la vente des actifs les moins désirables peut s’avérer plus créatrice de valeur que leur maintien au sein du modèle intégré traditionnel. L’arrivée des investisseurs financiers et les faibles capitalisations boursières des entreprises du secteur en Europe remettent en question ce modèle et plusieurs sociétés ont été découpées en morceaux et les actifs sous-performant mis en vente, qu’il s’agisse d’activités de production, de transport ou de distribution.
E.ON et RWE sont les exemples les plus emblématiques de cette déconstruction des modèles intégrés traditionnels. En janvier 2016, E.ON a regroupé ses activités de production conventionnelle (gaz, charbon et nucléaire) et de négoce pour créer Uniper. Cette dernière fut ensuite introduite en bourse, permettant à E.ON de se concentrer sur ses activités liées à la transition énergétique dans la distribution, les renouvelables et les solutions client.
En France, la récente annonce d’ENGIE de son retrait du projet nucléaire Anglais NuGen ou les négociations en cours pour la cession de son activité d’exploration-production d’hydrocarbures sont révélateurs de la perte de vitesse du modèle intégré. De même, la cession de RTE par EDF à la CDC et CNP Assurance, bien que motivé par une combinaison de facteurs, illustre cette tendance.

2. Des cessions motivées par les besoins financiers d’entreprises publiques
De nombreux Etats ou agences gouvernementales connaissent une forte pression budgétaire et voient dans l’ajustement du portefeuille de leurs holdings ou la privatisation de leurs Utilities, un levier de réduction de la dette publique.
Le Portugal a cédé l’opérateur public REN de réseaux électriques dans le cadre du Programme portugais de stabilité et de croissance. La Grèce devrait conclure en juin 2017 la spin-off de l’opérateur public de réseaux électriques ADMIE, et au Royaume-Uni, Network Rail envisage la cession de ses lignes électriques.
En France, a contrario, les graves difficultés financières d’AREVA ont poussé à une restructuration de la filière nucléaire, pilotée et financée en large partie par l’Etat actionnaire.

3. Une première vague de sortie d’investisseurs financiers (en fin de cycle d’investissement)
Les fonds de placement privés investissent généralement sur du moyen-terme, à horizon 5 ans, voire 10 ans. Leurs premiers investissements dans le secteur arrivent à leur terme et donnent lieu à une première vague de sorties (par exemple l’américain First Reserve Corp. cédant 101 mégawatt d’actifs dans le solaire photovoltaïque en Italie en 2016). En Europe, les cessions par des investisseurs financiers ont atteint un niveau record en 2016, passant de 31 transactions pour 2,5 milliards d’euros en 2008 à 50 transactions pour 11,7 milliards d’euros en 2016. Ces sorties de la première vague d’investisseurs devraient s’accélérer dans les prochaines années.
En France, Omnes Capital a par exemple cédé Valorem (opérateur français en énergies renouvelables) à 3i Infrastructures en 2016 après 10 ans de détention, et Activa Capital et Paluel Marmont Capital ont vendu Gaz Européen (fournisseur de gaz auprès d'une clientèle BtoB) à Butagaz en 2017 après 3 ans de détention.

4. Un repositionnement du portefeuille d’activités des Utilities (en partie vers les énergies décarbonées et renouvelables)
Motivées par des synergies en baisse entre étapes de la chaîne de valeur, les Utilities revisitent leur portefeuille pour se concentrer sur certains types d’actifs, certaines activités (i.e. les énergies renouvelables, les services énergétiques ou les solutions client) et certaines régions.
Engie a engagé un plan de rotation d'actifs de 15 milliards d’euros sur 2016-2018 et renforce ses activités dans les énergies renouvelables et les services. Le Groupe a annoncé en avril 2017 son retrait du projet nucléaire anglais NuGen avec le Japonais Toshiba, et est entré en négociation en mai 2017 avec le britannique Neptune Energy pour une cession de 70% de son activité d’exploration-production d’hydrocarbures. Par ailleurs Engie a fait l’acquisition en juillet 2015 de 95% de la société française Solairedirect dans le solaire, en février 2016 de l’entreprise Nord-Américaine OpTerra dans les services énergétiques et en mars 2016 de la société française Maia Eolis dans l’éolien.
De la même manière, EDF, face à des besoins d’investissement majeurs, a engagé un plan de cession d’actifs de 10 milliards d’euros sur la période 2015-2020 (cession en 2016 de RTE et en 2017 d'EDF DÉMÁSZ au hongrois ENKSZ et de EDF Polska au polonais PGE). En parallèle, EDF s’est renforcé dans le solaire photovoltaïque aux Etats-Unis en rachetant en avril 2016 Global Resource Options, dans l’éolien en France en rachetant en mai 2017 Futuren, et dans les services énergétiques au Royaume-Uni en rachetant en mai 2017 Imtech. 
De nouveaux entrants font également leur apparition dans le secteur des Utilities, poussés entre autres par l’ouverture de certaines activités à la concurrence, comme l’hydroélectrique ou le commerce d’électricité en France. Ainsi en juin 2016, un mois après l'annonce du rachat du producteur de batteries Saft pour près de 1 milliard d’euros, Total a acquis le fournisseur belge d'énergie Lampiris pour 180 millions d’euros, renforçant ainsi ses activités de commercialisation de gaz et d'électricité.
Par ailleurs, les investisseurs ne sont pas en reste et cherchent aussi à accroître la valeur de leurs actifs liés aux énergies renouvelables grâce à des fusions et acquisitions sources d’économies d’échelle et d’excellence opérationnelle. Les transactions dans les énergies renouvelables ont ainsi augmenté de 60% entre 2010 et 2015 selon le Programme des Nations Unies pour l’Environnement. Dans les marchés matures comme l’Europe, ces transactions commencent même à distancer les investissements « greenfield ».
 
5. Un appétit grandissant des investisseurs financiers, entraîné par le faible coût des capitaux 
Les fonds d’infrastructure ont vu leur capacité d’investissement augmenter significativement ces dernières années, grâce aux taux d’intérêt bas et donc à la disponibilité de capitaux à bas coût. Dans le même temps, les opportunités d’investissement dans les actifs d’infrastructures traditionnelles (par exemple routes à péages et ports) ont été limitées et d’importants capitaux ont afflué vers les actifs énergétiques, les renouvelables et les réseaux.
Des partenariats entre investisseurs et industriels du secteur ont vu le jour pour cofinancer certaines acquisitions en combinant expertise métiers et capacité d’endettement à moindre coût (par exemple entre GE Energy Financial Services et Enel Green Power North America en 2016, ou entre EDF et le Dutch Infrastructure Fund en 2016 pour l’acquisition du distributeur de gaz allemand Thyssengas).
 
6. Un intérêt croissant des fonds souverains et entreprises d’Etat pour des actifs géostratégiques
Les fonds souverains et les entreprises d’Etat (notamment en Chine, en Corée, à Singapour ou au Moyen-Orient) sont désireuses d’acquérir des actifs d’infrastructures à l’international. Ce phénomène s’explique par la stabilité des rendements, une volonté de diversification de leurs actifs, le transfert de bonnes pratiques à leurs propres Utilities et l’extension de leur pouvoir géopolitique.
Les investissements directs chinois en Union Européenne ont été multipliés par trois en deux ans, passant de 6,3 milliards d’euros en 2013 à 19,6 milliards d’euros en 2015. L’Europe a émergé comme la principale destination des investissements, et la Chine gagne de plus en plus de contrats de services couplés à des investissement dans les infrastructures. Ainsi, le cofinancement des réacteurs EPR à Hinkley Point au Royaume-Uni entre CGN et EDF offre à CGN un accès futur au marché britannique et constitue un premier pas pour y déployer un jour ses propres réacteurs (le Hualong).
 
7. Le développement de nouveaux modèles économiques attirant des investisseurs en capital risque ou développement 
Afin de développer leurs solutions client, les Utilities s’appuient fortement sur les partenariats, joint-ventures et autres investissements. Historiquement, ces grands acteurs n’ont pas réussi à faire émerger en interne ces nouveaux modèles économiques et ont préféré prendre des participations dans une variété de start-ups innovantes. Réciproquement, les entreprises innovantes sont attirées par les bases client et actifs des Utilities.
Ainsi, le fond d’investissement Engie New Ventures, doté de 115 millions d’euros, a pris des participations dans des startups comme Opus One Solutions au Canada dans les réseaux intelligents, Advanced Microgrid Solutions aux Etats-Unis dans la gestion des capacités de stockage et Heliatek en Allemagne dans le photovoltaïque organique.
EDF, de son côté, participe à hauteur de 30% au fond d’investissement Electranova Capital destiné à prendre des participations dans des start-ups comme Actility (plateforme de services énergétiques innovants aux particuliers et industriels) ou First Fuel (plateforme logicielle d'analyse des consommations énergétiques des bâtiments et audits).
 
Une nouvelle planète énergie prend forme
Plusieurs facteurs continuent d’influencer le secteur des Utilities. Au niveau mondial, les acteurs du secteur seront plus nombreux et les catégories d’investisseurs plus hétérogènes encore dans la production, les infrastructures réseau ou les activités en aval…. Mais ces évolutions ne s’arrêteront pas là. Dans le secteur aval en particulier, les investisseurs issus des télécommunications, des objets connectés, ou d’autres technologies de pointe pousseront à la convergence des modèles économiques. En Europe, l’activité de Fusions - Acquisitions continuera d’alimenter la recomposition de la chaîne de valeur initiée par les investisseurs financiers. Enfin, les horizons de planification différents entre investisseurs financiers et industriels devraient modifier la façon dont les entreprises sont dirigées.
Sous l’influence des forces financières, réglementaires et de nouveaux entrants, des opportunités vont continuer à émerger, créatrices de valeur immédiate et de long-terme.

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