Fusions & Acquisitions, La première revue des raprochements d'entreprises

DOSSIERS

« Nous ne sommes pas avantagées ou privilégiées en tant que femmes et ne cherchons pas à l’être »

Entretien avec Razika Abchiche, Carole Daou et Laetitia Fabre, M&A Vice-President, Lazard

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© David Lebrun / imageaste.fr
 
Au sein des équipes de Lazard à Paris, trois jeunes femmes prouvent au quotidien leur capacité d’exercer le métier de banquier d’affaires, traditionnellement perçu comme étant un métier d’hommes, compte tenu de la charge élevée de travail, des horaires à rallonge et du stress. Deux d’entre elles ont des enfants en bas âge. Mais pour elles, il n’est pas question d’abandonner. Il s’agit de Laetitia Fabre, Carole Daou et Razika Abchiche, toutes trois vice-president au sein de la banque du boulevard Haussmann. 
Elles ne cherchent ni à ressembler à leurs confrères masculins, ni à revendiquer le fait d’être une femme. 
Razika Abchiche, vice-president au sein du département M&A, a réalisé toute sa carrière chez Lazard qu’elle a rejoint il y a bientôt 8 ans. Diplômée de l’École Normale Supérieure de Cachan, de l’Université Paris-Dauphine et de Sciences Po Paris, elle décide de faire un stage en fusions-acquisitions chez Lazard en première année de césure. « A la fin de mes études, j’ai longuement réfléchi à la voie que je voulais emprunter et j’ai décidé de revenir chez Lazard début 2009. Ma carrière est un mélange d’opportunités, de hasard et de chance. Mais le fait de rejoindre Lazard était un vrai choix », commente Razika Abchiche. Elle travaille au sein de l’équipe généraliste dans de nombreux secteurs d’activités. Au début de son parcours, elle est souvent impliquée dans le secteur des utilities. En 2015, elle rejoint pour un an le bureau de New York où elle se spécialise dans le secteur consumer. Parmi les opérations sur lesquelles Razika Abchiche est intervenue, l’acquisition par Apollo de Verallia, récemment primée par le Club des 30, la cession par Oaktree de la branche de flaconnage pour la pharmacie de SGD à la société d’investissement chinoise Jianyin, l’acquisition par L’Oréal de NYX et Carol’s Daughter, la cession par L’Oréal de Galderma à Nestlé, l’acquisition de Nocibé par Douglas et la création de bpifrance. Au début de sa carrière, elle a conseillé la cession d’Areva T&D au consortium Alstom Schneider ainsi que la restructuration de la dette de Thomson.
Pour Laetitia Fabre, le choix de carrière était moins évident. Après avoir fait ses études à l’Université Paris-Dauphine, elle s’apprête à devenir expert-comptable. Cependant, pour son stage de fin d’études dans le cadre d’un DESS de finance à Assas-Paris II, elle choisit Calyon (Crédit Agricole CIB). « Avant de devenir expert-comptable, j’ai voulu essayer un autre métier. J’ai travaillé au sein de l’équipe Banque Assurance et Immobilier de Calyon et ce stage m’a beaucoup plu car il m’a permis d’utiliser mes compétences comptables tout en ayant l’excitation des opérations », explique Laetitia Fabre, embauchée à la fin de ce stage chez Crédit Agricole où elle travaillera pendant 4 ans (2006-2010), avant de rejoindre l’équipe FIG de Lazard en 2010.
« Chez Lazard, nous avons une variété de missions passionnante », estime Laetitia Fabre qui a travaillé entre autres sur la création de bpifrance (avec Razika Abchiche), sur l’acquisition par la Caisse des dépôts et consignations d’une participation dans Dexia Municipal Agency et pour la mise en place d’une co-entreprise avec La Banque Postale pour le financement des collectivités locales en France, sur la privatisation de Nova KBM, deuxième établissement bancaire de Slovénie ainsi que sur le changement actionnarial de Siaci Saint Honoré … Le hasard faisant bien les choses, elle a commencé sa carrière chez Lazard en tant que conseil du Crédit Agricole SA pour le lancement d’une offre publique de rachat suivie du retrait de la cote de sa filiale grecque, Emporiki Bank.
Quant à Carole Daou, cette jeune femme d’origine libanaise a fait ses études de licence des sciences économiques au Liban, à l’université Saint Joseph. « A l’époque, je n’avais pas une idée claire de ce que je voulais faire. C’est plus tard que j’ai découvert le métier de banquier d’affaires ». Elle continue ses études à Sciences Po à Paris, en Master Finance et Stratégie. « J’ai découvert le M&A en discutant sur des forums d’étudiants ... Le fait de voir toutes ces personnes passionnées par leur métier m’a donné envie d’essayer », se souvient-elle. Sa candidature retient l’attention de Calyon (aujourd’hui Crédit Agricole Corporate and Investment Bank) où elle fait un stage en utilities, avant d’être embauchée.. De 2006 à 2011, elle travaille au sein de l’équipe généraliste de Calyon. En 2011, elle rejoint Lazard, « une plus petite structure où le M&A est le cœur de métier. Je voulais me confronter à ce type d’organisation », précise Carole Daou.
« J’avais beaucoup d’appréhension. Je suis arrivée dans un autre environnement, où il a fallu que je m’adapte et que je fasse à nouveau mes preuves. Cela dit, j’ai pu travailler avec beaucoup d’associés gérants. C’était très enrichissant et passionnant, et m’a permis de construire ma propre façon de travailler », explique notre interlocutrice. Depuis son arrivée chez Lazard, Carole Daou a été impliquée sur diverses transactions publiques et privées notamment la restructuration de la dette de Consolis et de Desmet Ballestra, la cession des Salins du Midi, la création de Carmila avec l'acquisition d'un portefeuille d'actifs auprès de Klépierre et ensuite l’acquisition par Carmila d'actifs de centres commerciaux auprès d’Unibail Rodamco, l’acquisition par Carrefour de Dia France, ou encore l’acquisition par Klepierre de Corio.
« C’est un constat : dans notre métier il y a peu de femmes. Dans les écoles, nous ne sommes pas forcément orientées vers cette branche. Les métiers de banque d’affaires nous sont présentés comme étant difficiles et on nous demande de réfléchir à plusieurs reprises avant de les intégrer. Notre métier n’est pas considéré comme « adapté » le long d’une carrière d’une femme parce qu’on considère qu’il est difficilement compatible avec la maternité ». Au début de sa carrière, Carole Daou entend souvent ce discours. 
La question se pose non seulement lorsqu’on débute mais aussi tout au long de la carrière. « Lors d’un forum, un recruteur d’une banque concurrente à Lazard a refusé de prendre mon CV pour un stage, arguant que je n’avais pas l’expérience requise », explique Razika Abchiche. « J’en avais pourtant autant voire plus de certains de mes camarades qui ont été reçus, mais c’était des hommes… C’était l’unique fois où j’avais senti que le fait d’être une femme pouvait être un frein. Par la suite, dans mon parcours chez Lazard, le fait d’être une femme n’a jamais posé de problème de manière évidente. De temps à autre, certaines remarques et commentaires de nos collègues et supérieurs hiérarchiques laissent transparaître un certain étonnement, toujours sous couvert d’une grande bienveillance. Beaucoup de gens considèrent que ce métier n’est pas fait pour les femmes. Mais au fur et à mesure qu’on monte dans la hiérarchie, le nombre de commentaires diminue. Cependant, il y a encore beaucoup d’obstacles à faire tomber ». Selon elle, le métier de banquier d’affaires est assez « homogène » et chaque petite « différence » ou « particularité » suscite des réactions particulières. «A mon sens, il est important de trouver le moyen d’exprimer sa différence ou sa personnalité tout court. Chez Lazard, je me sens de plus en plus à l’aise d’être moi-même», sourit Razika Abchiche.
Le fait de pouvoir un jour marier ce métier avec le rôle de mère de famille lui fait peur mais elle le prend comme un challenge. « Le contexte n’est pas forcément parfait et bien adapté mais après 8 ans passés chez Lazard, je pense que la maison me fait confiance. D’autre part, j’ai peut-être une chance de contribuer à faire évoluer les choses, pour moi en premier lieu mais aussi pour les suivantes et les suivants car cette question concerne également les hommes, impliqués de plus en plus dans l’éducation de leurs enfants». 
« Cette situation n’est pas spécifique à Lazard. Dans tous les métiers prenants et compliqués, le fait d’avoir des enfants demande beaucoup d’organisation. Chez Lazard, nous avons l’avantage de voir d’autres femmes qui y sont arrivées avec brio. Leur exemple nous prouve qu’il est possible de faire carrière en banque d’affaires tout en étant femme et mère de famille », ajoute Laetitia Fabre, mère de deux enfants âgés de 3 et 1 ans.
Selon elle, le côté difficile du métier n’est pas seulement lié aux horaires de travail à rallonge. C’est surtout le fait que l’emploi de temps est imprévisible et peut changer rapidement qui est difficile à gérer. « Nous n’avons pas beaucoup de visibilité sur les horaires et les éventuels déplacements. C’est compliqué à gérer mais en ayant une bonne organisation on finit toujours par y arriver. D’autre part, les associés-gérants chez Lazard ont tous des enfants et sont toujours très compréhensifs », note-t-elle.
Mais surtout, ne leur parlez pas de privilèges qu’elles peuvent avoir compte tenu de leur statut de femme et de mère: « Nous ne sommes pas avantagées ou privilégiées en tant que femmes et ne cherchons pas à l’être », souligne Razika Abchiche.
« Aujourd’hui, c’est dans l’air du temps de parler de la diversité, même si c’est un mot qui ne veut rien dire. Une des conséquences : les gens pensent que lorsqu’on est différent, on est forcément aidés et mis en avant… Nous devons payer le prix de cette perception qui est fausse… Chez Lazard, nous sommes traitées de la même façon que nos collègues masculins et c’est appréciable car je pense que c’est ça la vraie égalité », insiste Razika Abchiche.
« Il n’y a pas de raison que nous soyons traitées différemment. Nos collègues hommes souhaitent aussi participer de plus en plus à l’éducation de leurs enfants. De nos jours, c’est un travail à deux. Si j’arrive à exercer ce métier, c’est aussi grâce au soutien de mon époux », ajoute Carole Daou. 
Selon elle, de nombreuses femmes (et aussi certains hommes) quittent ce métier car elles n’ont pas envie de supporter une telle pression. « Ce choix de métier doit être un choix de couple car le fait d’être soutenue est extrêmement important », note Carole Daou, mère d’une petite fille de deux ans et demi. 
Même si l’organisation est très à l’écoute de tous ses membres – hommes ou femmes – et aide à gérer les situations difficiles, comme des complications de grossesse ou bien tout simplement une maladie, nos trois interlocutrices sont d’accord : pour elles, c’est un combat de tous les jours.
« Nous sommes obligées de jongler avec beaucoup de choses… Mais la passion du métier nous aide à accepter les sacrifices et notamment le manque de temps à passer avec nos enfants », note Carole Daou. 
Selon elle, « le progrès technologique et le fait de pouvoir travailler à distance facilite beaucoup les choses ».
«  Aujourd’hui, le vrai challenge des banques d’affaires comme Lazard est de s’adapter à la nouvelle génération, plus exigeante en termes de qualité de vie et plus demandeuse d’autonomie et de temps. C’est un challenge auquel toutes les organisations devront se confronter », estime Razika Abchiche. Selon elle, « les mentalités évoluent, mais pas assez vite ».
Pourquoi continue-t-on à s’interroger sur la place des femmes dans la banque d’affaires ? Pourquoi cette question ne se pose-t-elle jamais lorsqu’il s’agit d’un homme ? Sommes-nous vraiment différents dans notre façon de travailler ? « Aujourd’hui, on parle beaucoup de l’entreprenariat au féminin, du management au féminin etc. Je ne suis pas sociologue de travail mais je ne suis pas convaincue qu’il y a une manière de faire les choses féminine ou masculine », commente Razika Abchiche. Selon elle, « le sujet de diversité ne se traite pas avec du saupoudrage. C’est un véritable problème de fond. Il faut faire émerger beaucoup plus de talents et beaucoup plus tôt. Pour cela, il faut juste donner aux femmes autant de chance qu’aux hommes ».
« Le fait d’être une femme en banque d’affaires doit juste être « normal ». C’est notre souhait le plus cher », souligne Carole Daou.
Mais aujourd’hui, elles sont encore uniques, ce qui leur impose un très grand niveau d’exigence vis-à-vis d’elles-mêmes.
« En tant que femme, vous allez immédiatement vous faire remarquer. Si vous êtes professionnelle, vous avez toutes les chances de réussir. Mais vous n’avez pas le droit à l’erreur », estime Carole Daou. 
« Nous devons être irréprochables car nous ne souhaitons pas nous faire remarquer pour de mauvaises raisons », conclut Laetitia Fabre.
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