Fusions & Acquisitions, La première revue des raprochements d'entreprises

DOSSIERS

« Ce travail est très prenant, mais la confiance des clients donne envie de s’investir »

Entretien avec Delia Spitzer,
Partner, Proskauer


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Delia Spitzer est née à Buenos Aires d’une mère française et d’un père autrichien. Elle grandit dans un petit village dans les montagnes d’Argentine, en pleine campagne.
« Mes origines m’ont donné envie de faire une carrière internationale », confie Delia Spitzer.
Elle quitte son pays à l’âge de 22 ans, après avoir fait ses études universitaires ciblées sur les relations internationales et la science politique, car elle aspire à une carrière diplomatique. Pour cela, elle décide d’obtenir un diplôme « d’une université prestigieuse à l’étranger » et part aux Etats-Unis. « Le diplôme de droit ouvrait beaucoup de portes. Il n’était pas limité à une carrière dans le domaine légal », explique Delia Spitzer. Elle postule à l’université de Columbia à New York pour un diplôme de trois ans, conçu pour les étudiants américains. « Les étrangers venaient faire des LLM, programmes d’une année. J’étais la première personne non-américaine à se présenter pour un JD (Juris Doctor) au lieu d’un LLM », sourit Delia Spitzer.
Puisqu’elle n’est pas avocate en Argentine, un LLM ne lui correspond pas. Elle réussit des examens spéciaux pour être admise au programme de JD. Lors de ses études à Columbia, une personne de l’ONU vient parler aux étudiants des carrières dans le domaine public au niveau international. « Elle nous a expliqué qu’une première expérience dans un grand cabinet d’avocats peut être un bon début de carrière. J’ai suivi ses conseils. La femme en question a été ensuite par la suite directrice juridique de l’Unesco à Paris. Je l’ai rencontré 25 ans plus tard et nous sommes devenues amies. C’est seulement après cinq ans d’amitié que nous sommes rendues compte que c’était elle qui m’avait guidé dans mon destin…», se souvient Delia Spitzer.
« J’ai toujours voulu travailler dans un domaine international, et plus particulièrement en France car je suis francophile. J’ai appris le français à l’Alliance Française qui m’a également appris la culture du pays », explique Delia Spitzer. Elle cherche à rejoindre un cabinet qui dispose d’un bureau à Paris, avec l’idée de pouvoir travailler en France. Après avoir obtenu son diplôme de droit, Delia Spitzer intègre Sullivan & Cromwell à New York en 1982. Le cabinet lui propose un poste au sein de son bureau de Paris. Elle s’inscrit sur la liste des conseils juridiques en France. Au bout de deux ans, elle rentre aux Etats-Unis. « Je me suis rendue compte que le métier d’avocat corporate M&A me plaisait beaucoup. Dans mon travail, j’ai retrouvé cette dimension de négociation, très positive, car on cherche toujours un compromis pouvant satisfaire le client et les personnes en face… on essaie de trouver le bon deal pour les deux côtés. Ce métier est, par certains côtés, proche de celui de diplomate, du moins dans ma manière de l’exercer. J’interviens souvent dans des situations tendues où le dialogue a été rompu et il faut trouver une solution pour le reprendre. De plus, mon travail est par définition international », commente Delia Spitzer.
Elle rentre aux Etats-Unis et en 1989 change de cabinet car elle décide de travailler à 80% du temps pour s’occuper davantage de sa famille. « Proskauer New York m’a offert cette possibilité. J’ai continué à travailler sur des dossiers européens et surtout français car Proskauer disposait d’une clientèle historique en France. Ma tentative de limiter mon temps de travail a échoué à cause de ma personnalité. Proskauer avait beaucoup de dossiers très intéressants, très intenses, et je n’ai pas pu m’empêcher d’y participer à 100%, voire plus. A la fin de l’année, j’ai perçu un supplément de rémunération, un geste très élégant », indique l’Associée.
En 1991, Proskauer confie à Delia Spitzer l’ouverture de son bureau de Paris. Bien installée à New York et déjà mère de deux enfants, Delia décide tout de même de saisir cette opportunité. Heureusement, son mari, d’origine libanaise, parle couramment français et a déjà vécu en France. Elle accepte le challenge.
« Petit à petit, nous avons construit notre bureau de Paris que nous avons ouvert pour conseiller la clientèle française du cabinet dans ses dossiers américains. Cependant, très vite, certains de nos clients américains ont également souhaité utiliser les compétences du bureau de Paris en droit français», précise Delia Spitzer, admise aux barreaux de New York et de Paris. Aujourd’hui, 95% de ses dossiers sont transfrontaliers.
« J’apprécie beaucoup la relation de confiance que je construis avec mes clients dont certains sont très anciens (comme, par exemple, Colgate-Palmolive). Cette proximité fait que certains de mes clients viennent vers moi non seulement pour leurs deals M&A mais aussi dans le cadre de dossiers très variés. Dès lors qu’un dossier nécessite un litige ou un arbitrage, je peux intervenir avec notre équipe « Contentieux ». Lors d’une dispute, le contexte est différent : il ne s’agit plus de trouver un compromis. Je sais m’adapter et mener mon combat lorsqu’il le faut. J’interviens dans toutes les étapes, sur l’aspect de stratégie. Dans certains de ces dossiers, le droit français ou américain n’est même pas présent. Ainsi, nous avons passé deux ans à travailler sur un arbitrage au Japon pour un client anglais.  Nous avons travaillé main dans la main avec un cabinet japonais, qui nous a aidés pour le droit japonais sur la question spécifique. Nous avons gagné », ajoute Delia Spitzer.
« Ce travail est très prenant, mais la confiance des clients donne envie de s’investir », souligne-t-elle. Quant au temps libre, Delia arrive à pratiquer des activités sportives dont le jogging et la gym. Elle est fière d’avoir participé plusieurs fois à la course à pied La Parisienne. « J’aime beaucoup l’ambiance non-compétitive de cet évènement qui réunit des femmes de tous les âges», indique notre interlocutrice.
Proskauer compte aujourd’hui 700 avocats dans le monde. En Europe, le cabinet dispose de deux bureaux : Londres et Paris. « La philosophie de Proskauer consiste à s’implanter là où se trouvent ses clients », commente Delia Spitzer. Aujourd’hui, le bureau de Paris compte 20 avocats et celui de Londres, qui s’est beaucoup développé ces dernières années, près de 70. « Nous avons de plus en plus de synergies entre le bureau de Londres et celui de Paris. Nous avons également beaucoup d’interactions avec d’autres implantations du cabinet, que ce soit aux Etats-Unis, tel qu’ à New York, Boston ou Los Angeles, ou ailleurs, à Sao Paolo, à Hong Kong … Les avocats de notre bureau sont extrêmement dynamiques, et nous faisons partie d’un cabinet qui fonctionne bien et qui est très démocratique : ce sont les associés qui choisissent le management (le président et le comité exécutif) ».
Quant aux opérations récentes conseillées par le bureau de Paris, le cabinet vient de conseiller Renault dans l’acquisition de l'activité de R&D française d’Intel (qui était accompagné par Bredin Prat) portant sur les logiciels embarqués, implantée sur les sites de Toulouse et Sophia-Antipolis en France (400 salariés). Cette acquisition s’est effectuée à travers l’achat par Renault d’une société nouvellement créée par Intel, à laquelle ce dernier avait transféré  l'activité concernée. « C’est un exemple assez typique de mon travail. La documentation, rédigée majoritairement en anglais, est soumise au droit français, mais nous travaillons dans un contexte international, avec des différences de droit français et américain qu’il faut expliquer à nos interlocuteurs », commente Delia Spitzer. Renault – un client de longue date en droit social, mais qui est un nouveau client pour le Département Corporate du cabinet - a déjà sollicité l’équipe pour un autre dossier d’acquisition.
Le cabinet a également conseillé la filiale, spécialisée dans les solutions d'exécution, de clearing et de conservation, d’une grande banque française dans deux opérations, l’une à la vente et l’autre à l’achat (peu de temps après), et une importante entreprise du monde de l’industrie chimique française dans un joint-venture avec un américain du Fortune 100. Les dossiers de private equity représentent également une part importante des opérations conseillées par l’équipe.
A Paris, Proskauer intervient sur les opérations mid cap. « Dans certains cas, le montant n’est pas très élevé mais les enjeux stratégiques sont extrêmement importants pour le groupe pour diverses raisons… Le montant n’est pas toujours l'élément qui dicte la complexité et la sensibilité du dossier », souligne Delia Spitzer. Ainsi, elle a récemment accompagné une société française dans la négociation d’un contrat de licence de sa technologie pour les raffineries de pétrole avec une raffinerie en Afrique. « Cette licence d’une centaine de millions d’euros concernait une raffinerie qui en valait 7 milliards. La technologie avait un impact énorme sur un projet gigantesque…», précise Delia Spitzer, qui suit également des dossiers en Amérique latine.
« Nous avons une grande variété de dossiers. Parfois, j’interviens également dans les situations de dépôt de bilan. Avec des spécialistes des procédures collectives, je travaille sur la stratégie avec le client », ajoute notre interlocutrice, qui a déjà travaillé sur une quinzaine de dossiers de ce type. Le cabinet intervient également lorsqu’une société anglaise ou américaine souhaite développer son activité en France à travers la création d’une branche ou une filiale. « Dans ces dossiers, il faut toujours expliquer les différences techniques en comprenant les différences culturelles », note Delia Spitzer.
« Ce métier est fascinant », affirme-t-elle avec conviction. « Le fait d’être une femme ? Personnellement, je ne l’ai jamais ressenti comme étant une barrière ou un élément qui pouvait me freiner. J’étais jeune lorsque Proskauer m’a confié la création d’un bureau. Avant cela, j’ai pu convaincre Columbia de me laisser intégrer un programme qui, en principe, n’était pas fait pour moi, à l’époque où les femmes étaient moins nombreuses dans les écoles de droit … J’ai fait ce que j’avais envie de faire et je l’ai fait à ma façon. Chacun d’entre nous a son style. Je ne crois pas que mon style soit masculin ou féminin. C’est le style Delia », sourit notre interlocutrice.
Mais il ne s’agit pas de dire que le problème n’existe pas. Mère de deux filles, Delia Spitzer estime qu’ « il faut une égalité complète ». « Il y a un changement sociétal à faire. Les métiers de la finance ne sont pas les seuls à être concernés. C’est toute la structure de notre société qui doit évoluer… Petit à petit, ça change… Si l’on parle de Proskauer, le cabinet fait beaucoup d’efforts pour la promotion des femmes. Nous faisons des programmes de mentoring ciblés pour les plus jeunes associées et les collaboratrices seniors prometteuses, avec des conseillers externes et des mentors au sein du cabinet qui investissent beaucoup de temps à partager leur expérience pour former les leaders du futur et s’assurer que dans la relève il y aura beaucoup de femmes ».
« Je tiens beaucoup à transmettre aux jeunes, qu’il s’agisse d’hommes ou des femmes, la passion pour mon travail, et mes connaissances, mon expérience... C’est l’un des aspects que j’aime dans mon métier : le fait de partager son expérience avec les jeunes et les voir grandir. Tout comme on a le plaisir de voir ses enfants grandir on a aussi le plaisir de voir ses collègues plus jeunes murir et devenir des avocats qui imposent leurs voix », souligne Delia Spitzer.
Proskauer travaille également beaucoup, dans le contexte de son activité pro bono, sur la problématique des jeunes qui se trouvent dans des situations de difficultés financières ou au parcours scolaires sinueux et qui rencontrent des obstacles pour développer un métier ou une carrière. « A Paris, nous sommes parrains de l’association Yes Akademia, qui travaille avec des jeunes de milieux difficiles souhaitant réussir. L’association les aide à développer leur potentiel. Ils séjournent par la suite dans des communautés démunies dans divers pays afin d’aider ces communautés. Ainsi, ils se rendent compte qu’ils peuvent eux-mêmes être des acteurs du changement. Plusieurs d’entre eux ont été admis à Sciences Po ou dans des écoles de commerce. L’association leur ouvre des horizons différents de ceux qu’ils avaient au départ », explique Delia Spitzer. En activité depuis cinq ans, l’association Yes Akademia compte avec l’appui de Jacques Attali. Elle a déjà aidé plus de 500 jeunes. L’association a également un programme à destination de jeunes qui souhaitent créer leur entreprise.
« Même des démarches moins élaborées sont importantes. Pendant plusieurs années, je suis allée dans des écoles secondaires des quartiers défavorisés dans le contexte de d’une action organisée par le Barreau de Paris, pour donner des cours de sensibilisation au droit. Pour expliquer aux élèves le droit des contrats, je leur disais que la vie est faite de contrats, je les faisais réfléchir en essayant de trouver des exemples qui leur sont proches, sous forme d’un jeu de rôles amusant, car il fallait capter leur attention. Dans ces cours de 30 personnes, cela n’était pas toujours gagné d’avance… A la fin de mes cours, certains m’approchaient,  intéressés par mon métier, mais il leur paraissait inaccessible. Je leur disais alors que je viens d’Argentine, d’une famille qui n’avait pas de moyens, que mon job d’été était de garder les vaches… Et pourtant j’y suis arrivée. Donc c’est possible. Eux aussi peuvent le faire », insiste Delia Spitzer. « J’espère donner de l’impulse à des jeunes qui font preuve de volonté et d’enthousiasme … mais il faut aussi un petit élément de chance. J’ai eu moi-même beaucoup de chance d’avoir rencontré des gens qui m’ont aidé à de moments cruciaux de mon parcours et qui m’ont permis d’exercer aujourd’hui une profession formidable, et je leur en suis très reconnaissante », conclut Delia Spitzer.
 
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